
Le 8 août 1985, Philippe de Dieuleveult signe un procès-verbal d’audition dans les locaux de la Division Spéciale Présidentielle, au camp militaire de Tshatshi, à Kinshasa. L’homme est fatigué, probablement battu, mais vivant. Or, depuis quarante-huit heures, la France entière le croit englouti par les eaux monstrueuses du fleuve Zaïre. Ce document, exhumé vingt-trois ans plus tard par la revue XXI, porte un en-tête de la République du Zaïre et la signature d’un mystérieux « Major K. ». Il constitue la pierre angulaire d’une énigme qui, quatre décennies plus tard, refuse obstinément de se refermer.
Le « Tintin d’Antenne 2 » menait une double vie
Pour les dix millions de téléspectateurs qui, chaque dimanche soir, se pressent devant La Chasse aux trésors, Philippe de Dieuleveult est une évidence. Trente-quatre ans, la mâchoire carrée, une dégaine de reporter intrépide qui saute d’hélicoptères en pirogues avec l’aisance d’un homme né pour l’aventure. La France populaire l’adore. Il est ce qu’elle veut voir dans son miroir : jeune, courageux, insouciant.
Ce que le grand public ignore, et ignorera jusqu’en 1994, c’est que l’animateur vedette est également officier de réserve à la DGSE avec le grade de capitaine. Ancien du 1er Régiment de Chasseurs Parachutistes, formé aux côtés des hommes du 11e Choc — l’unité fantôme du renseignement militaire français —, il mène, en parallèle de ses tournages, des missions discrètes pour le service action. Quand il repère les berges du Bas-Zaïre en mars 1984, officiellement pour un numéro de son émission, ses yeux enregistrent bien plus que des paysages. Dieuleveult n’est pas un touriste équipé d’une caméra. C’est un opérateur clandestin en repérage.

Un fleuve, un dictateur, un barrage : la poudrière
Le Zaïre de 1985 vit sous la férule paranoïaque du maréchal Mobutu Sese Seko. Le pays est un abcès géopolitique de la Guerre Froide, un allié stratégique de l’Élysée dans ce qu’on appelle alors pudiquement la Françafrique. Au cœur de cette mécanique, le complexe hydroélectrique d’Inga : l’infrastructure la plus vitale du régime, celle qui alimente Kinshasa et les mines du Katanga. Les troupes de la Division Spéciale Présidentielle — la fameuse DSP, garde prétorienne de Mobutu — y patrouillent jour et nuit, kalachnikov au poing, avec la consigne explicite d’abattre tout intrus.
La hantise du moment ? Un sabotage orchestré par des mercenaires libyens. Kadhafi étend alors son ombre sur l’Afrique des Grands Lacs, et Kinshasa redoute une opération de déstabilisation visant le barrage. Dans cette psychose, toute embarcation non identifiée sur le fleuve est une cible.
C’est précisément dans ce chaudron que l’expédition Africa-Raft s’apprête à plonger. Sept hommes, deux catarafts pneumatiques de huit mètres, un équipement radio de qualité militaire, et un plan : descendre le fleuve Zaïre de sa source jusqu’à l’Atlantique. Une première mondiale. Un exploit télévisuel. Un piège mortel.
L’homme qui a scellé le destin de l’expédition
Parmi les sept membres de l’équipe figure un entrepreneur belge nommé Guy Colette. Trente-sept ans, installé à Bujumbura, au Burundi. Les services de renseignement zaïrois le tiennent pour un agent de liaison des services libyens. Sa fiche est formelle.
Quand Colette rejoint le groupe à Bujumbura, début juillet 1985, l’expédition Africa-Raft cesse instantanément d’être ce qu’elle prétend être. Les limiers de Mobutu voient désormais flotter sur leur fleuve stratégique une embarcation transportant un agent présumé de Kadhafi, encadré par un officier de la DGSE française, à destination d’un barrage qu’ils ont ordre de défendre au prix du sang. La méprise sécuritaire est totale. La tragédie est enclenchée.
Le matin où tout bascule
La nuit du 5 au 6 août 1985 est une nuit de rupture. L’expédition a établi son bivouac sur un îlot rocailleux surnommé l’Île aux Hippopotames, dernier point d’arrêt avant les rapides d’Inga. Le vacarme est apocalyptique : 50 000 mètres cubes d’eau par seconde s’engouffrent dans un gouffre minéral où les sondages relèvent des profondeurs de quinze cents mètres. Les vagues se brisent en tous sens, des siphons aspirent la surface, des tourbillons larges comme des pâtés de maisons broient tout ce qui s’y aventure.
Sous les moustiquaires, le débat fait rage. Le docteur François Laurenceau, ami d’enfance de Dieuleveult, est formel : franchir ce chaos avec un radeau pneumatique, c’est du suicide. Le logisticien Jean-Louis Amblard partage son diagnostic. Philippe de Dieuleveult lui-même vacille. Lui, l’intrépide, le casse-cou qui a déjà frôlé la mort en 1980 dans les eaux glacées de Fort Boyard lors d’un précédent tournage, hésite. Il sent que l’expédition est allée trop loin.
Au petit matin, retournement spectaculaire. Dieuleveult change d’avis et décide de continuer. Que s’est-il passé durant ces heures nocturnes ? Pression de ses compagnons ? Obligation contractuelle envers Paris Match ? Ou, comme le suggéreront plus tard certains enquêteurs, la conviction intime qu’en tant qu’officier de renseignement, il se doit d’aller jusqu’au bout de ce qu’il est venu faire ? Nul ne le saura jamais.
À huit heures, le 6 août 1985, la scission est consommée. Laurenceau et Amblard restent sur l’île, appareils photo en main. Les sept autres embarquent. Le radeau Françoise accueille Dieuleveult, le technicien Lucien Blockmans et le mécanicien Angelo Angelini. Le Godelieve emporte André Hérault, le chef d’expédition, le photographe Richard Jeannelle, Guy Colette et le guide portugais Nelson Bastos. Les deux survivants voient les embarcations s’enfoncer dans un rideau d’écume blanche. Vers neuf heures, les dernières silhouettes s’effacent. Puis viennent le silence radio — un silence total, définitif, que même les puissants émetteurs militaires capables de porter à soixante-dix kilomètres ne briseront jamais.
Sur l’île, Laurenceau et Amblard attendent. Ils attendront trois jours.
Un télex qui n’est jamais arrivé, un radeau qui n’aurait pas dû flotter
L’instruction révèle progressivement une anomalie qui disqualifie la thèse du simple accident. Dans les jours précédant l’arrivée de l’expédition aux abords d’Inga, un télex diplomatique officiel a été expédié depuis Kinshasa. Son destinataire : le poste de sécurité militaire gardant le barrage. Son contenu : l’alerte formelle de l’arrivée imminente d’une expédition civile française, avec description des embarcations et des équipiers, afin d’éviter toute « méprise de tir ».
Ce télex est bel et bien arrivé. Mais l’officier responsable l’a gardé « sous le coude ». Les sentinelles postées sur les berges, conditionnées à ouvrir le feu sur toute cible inconnue, n’ont jamais été informées. Elles ont vu arriver deux embarcations gonflables à l’allure militaire, montées par des hommes en treillis kaki manipulant des radios longue portée. Dans leur référentiel paranoïaque, le diagnostic était limpide : un commando de sabotage.
Quelques semaines plus tard, les unités de recherche françaises dépêchées sur zone exhument les épaves. Le Godelieve est en miettes, son armature tubulaire réduite à un squelette disloqué. Le Françoise, lui, est retrouvé intact, posé avec soin à l’abri d’une petite crique, comme si quelqu’un l’y avait rangé. Les lois de l’hydrodynamique sont formelles : un cataraft vide de huit mètres ne franchit pas indemne des rapides capables de pulvériser du béton pour venir sagement se garer dans une anse calme. Quelqu’un l’y a amarré. Quelqu’un qui respirait encore.

Des pierres, une cafetière et une bouteille d’huile
À proximité de la crique, les hommes du 11e Choc découvrent des effets personnels. Ils ne gisent pas au hasard sur la berge. Ils ont été méthodiquement dissimulés sous des amas de pierres. Un pot à café. Une bouteille d’huile. Du matériel de bivouac. Les réflexes d’hommes qui ont voulu cacher leurs vivres avant de s’éloigner — ou avant d’être emmenés.
Ce détail, souvent négligé dans les récits médiatiques de l’époque, pulvérise le postulat de la noyade. On ne cache pas son matériel de survie sous des cailloux quand on se noie. On le fait quand on a survécu et qu’on espère revenir. Ou quand on anticipe qu’on va être capturé.
Le cadavre qui n’était pas le sien
Le 6 septembre 1985, un corps en état de décomposition très avancée — « mutilé à 90 % », selon les termes du rapport — est repêché à Matadi, au confluent de la rivière Mpozo. Les autorités zaïroises, relayées avec un empressement suspect par la diplomatie française, l’identifient comme étant celui de Philippe de Dieuleveult. Une chaînette, quelques effets : le dossier doit être clos, et vite.
La famille Dieuleveult refuse l’imposture. Elle exige une autopsie à Paris. Le rapport médico-légal est cinglant : le cadavre ne présente ni la fracture de la clavicule gauche caractéristique du journaliste, ni les cicatrices d’appendicectomie présentes à son dossier médical. L’analyse odontologique confirme l’erreur — ou la fraude. Ce corps n’est pas celui de Philippe de Dieuleveult. C’est probablement celui d’un métis africain, hâtivement présenté comme l’animateur français pour étouffer l’affaire.
Pourquoi un État fabriquerait-il un faux cadavre pour clore l’enquête sur un accident de rafting ? La réponse est dans la question : un accident ordinaire n’exige pas de faux cadavre. Un assassinat, si.
« Je les ai vus mourir »
En 1994, neuf ans après les faits, un ancien officier des services secrets zaïrois du nom d’Okito Bene-Bene brise l’omerta. Il publie J’ai vu mourir Philippe de Dieuleveult, un témoignage d’une précision clinique. Il y écrit notamment :
« Philippe de Dieuleveult et quatre de ses compagnons ont été exécutés sans sommation après avoir subi de longues heures de torture au cachot. »
— Okito Bene-Bene, J’ai vu mourir Philippe de Dieuleveult, 1994
Selon son récit, les sept membres de l’expédition — ou du moins les survivants du franchissement des rapides — ont été interceptés par les hommes de la DSP, transférés au camp Tshatshi à Kinshasa, interrogés sous la torture, puis exécutés dans la nuit du 9 août 1985.
Son témoignage recoupe point par point les anomalies matérielles : le radeau amarré, les effets cachés, le télex retenu, le faux cadavre. Il apporte aussi une date — le 8 août — qui correspond précisément à celle du procès-verbal d’audition exhumé par la revue XXI en 2008, ce fameux « Pro-Justicia » à en-tête de la DSP que les experts français en écriture ont rapidement qualifié de faux, mais que Jean de Dieuleveult, le frère de Philippe, avait formellement authentifié avant sa propre mort en 2015.

Les trois vérités qui s’affrontent
Quarante ans après les faits, trois récits coexistent, s’entrechoquent et divisent familles, journalistes et diplomates.
La thèse officielle, que le Quai d’Orsay maintient encore aujourd’hui, parle d’une noyade collective accidentelle. Le fleuve est monstrueux, les hommes surestimaient leurs forces, la nature a repris ses droits. C’est la version la plus commode, la plus lisse, la seule qui n’implique ni meurtre ni dissimulation. Elle a pour elle la force d’inertie de l’administration. Elle a contre elle la totalité des preuves matérielles.
La deuxième hypothèse est celle de la bavure militaire accidentelle. Des soldats zaïrois en état d’alerte, ignorants du télex diplomatique, auraient ouvert le feu sur des embarcations qu’ils prenaient pour un commando libyen. Constatant l’erreur — des civils français, dont une célébrité nationale —, Kinshasa et Paris auraient coordonné un étouffement en règle pour éviter un incident diplomatique explosif. Cette théorie séduit par sa cohérence géopolitique, mais elle bute sur l’absence de toute trace balistique sur le Françoise.
La troisième piste, la plus sombre, celle qui gagne du terrain à mesure que les archives se fissurent, est celle de l’assassinat d’État prémédité. L’expédition Africa-Raft aurait été délibérément laissée s’engager dans le piège d’Inga, puis neutralisée à l’arrivée par la DSP, qui voyait en elle un commando d’espionnage hybride mêlant services français et intérêts libyens. Dieuleveult, capitaine de réserve de la DGSE, était l’homme à abattre. La France, informée par ses propres canaux, aurait choisi le silence plutôt qu’un scandale capable de faire tomber Mobutu et d’anéantir ses réseaux de renseignement en Afrique centrale. Sacrifier sept hommes pour préserver l’édifice. La raison d’État dans sa formulation la plus brutale.
La famille n’a jamais lâché
Ce qui empêche cette affaire de sombrer définitivement dans l’oubli, c’est l’acharnement d’une famille qui a fait de la vérité son combat existentiel. Jean de Dieuleveult, le frère aîné, y a consacré trente ans jusqu’à sa mort. Puis Alexis, le neveu, a pris le relais avec une rigueur méthodique. En 2020, il publie Noyade d’État. En 2025, il récidive avec Vérités sur une Omerta : L’assassinat de Philippe de Dieuleveult 1985-2025, un ouvrage qui compile télégrammes diplomatiques inédits, rapports militaires déclassifiés et recoupements de sources.
En février 2023, une plainte pénale pour « assassinat » avec constitution de partie civile est officiellement déposée auprès du pôle judiciaire dédié aux affaires criminelles non élucidées du tribunal de Nanterre. L’objectif n’est pas symbolique : il s’agit de contraindre l’État français à déclassifier l’intégralité de son dossier, à ouvrir les archives du renseignement, à répondre enfin à la seule question qui compte.
Philippe de Dieuleveult est-il mort noyé dans les rapides du fleuve Zaïre le matin du 6 août 1985 — ou a-t-il été exécuté trois jours plus tard dans les sous-sols d’un camp militaire africain, avec la bénédiction silencieuse du pays qu’il servait ?
Quarante ans, et aucune réponse. Juste un radeau intact, des pierres sur une berge, le souvenir d’un sourire qui illuminait les dimanches soirs de millions de Français, et une vérité qui dort toujours dans des archives classifiées. Certains dossiers ne jaunissent pas. Ils attendent.
⏳ Chronologie de l’affaire
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Philippe de Dieuleveult et 6 compagnons quittent le camp de base.
Le radeau s'engage dans les rapides meurtriers du fleuve Zaïre.
Plus aucun contact radio. Les 7 hommes sont portés disparus.
Les autorités concluent à un accident. Aucun corps retrouvé.
Un radeau intact, un faux cadavre, un télex disparu. L'énigme reste entière.
📍 Les lieux de l’affaire
Rapides d'Inga, fleuve Zaïre (RDC)